"C'est à ce degré qu'il plut plusieurs fois au Seigneur de me donner cette vision :
je voyais près de moi, à ma gauche, un ange dans sa forme corporelle, ce qu'il ne
m'arrive de voir que très exceptionnellement [ ... ]. Mais il plut au Seigneur de me
montrer l'ange sous cette forme. Il n'était pas grand, plutôt petit, d'une grande
beauté, son visage tres enflammé le désignait comme des plus élevés, qui semblent
tout embrasés. [ ... ]Je voyais dans ses mains un long dard en or, avec, au
bout de la lance, me semble-t-il, un peu de feu. Je croyais sentir qu'ill' enfonçait
dans mon coeur à plusieurs reprises, il m'atteignait jusqu'aux entrailles, on eût dit
qu'il me les arrachait en le retirant, me laissant tout embrasée d'un grand amour
de Dieu. La douleur était si vive que j'exhalais ces gémissements dont j'ai parlé,
et la suavité de cette immense douleur est si excessive qu' on ne peut désirer qu'elle
s'apaise, et que l'âme ne peut se contenter de rien moins que de Dieu. Ça n'est
pas une douleur corporelle, mais spirituelle, pourtant le corps ne manque pas d'y
participer un peu, et même beaucoup. C'est un duo si tendre entre l'âme et Dieu
que je le supplie d' en donner un avant-goût a ceux qui penseraient que je mens".
Ces mots appartiennent a sainte Thérese.
A deux reprises, sainte Thérese. Cette derniere vue de l'intérieur, c'est-à-dire
depuis son discours qui met en mots son corps littéralement brûlé
par le dard qui pénètre ses entrailles et qui la fait tressaillir en une extase
sexuelle sans équivoque. La première, l'image d'une mère en deuil, comme
un collage qui intégrerait une succession de représentations, de moments,
en une totalité immobile. Un ventre de mère percé, une jouissance du corps
blessé, des yeux qui regardent vers le haut, vers le ciel. Entre les deux, le
Bernin, premier metteur en images de la scène extatique d' autrui, d'où
Eisenstein tire la source de son image. Ne sommes-nous pas des lors autorisés
de soupçonner que 1'émergence de ces images par lesquelles l'irreprésentable
se représente, en dit long sur une autre jouissance, nourrie par celui qui les
crée et qui nous fait participer- à tout le moins le petit spectateur queje
suis- de la vivante expérience de la douleur? Ce texte s'occupe d'analyser la notion de pathétique dans l'oeuvre d'Eisenstein, autant dans ses références artistiques et religieuses que dans son style de montage