La disparition de la notion technique de species dans les Essais de Montaigne est caractéristique de la transformation qui est intervenue dans la mise en place du procès de la connaissance. La théorie de l’espèce est alors remplacée par une doctrine de l’apparence conçue comme « fantaisie ». Le problème est gnoséologique et il prend sa source dans le débat qui avait opposé stoïciens, néo-académiciens et pyrrhoniens au sujet de la valeur de vérité de la représentation. Les passages conclusifs de l’Apologie permettent de saisir la problématique néo-pyrrhonienne dans toute sa complexité. Tout d’abord, Montaigne met au coeur de ses considérations la différence entre l’apparence et la réalité, ou bien entre l’apparence et l’essence, en opposant comme Sextus la « nature », inaccessible en soi, à la qualité telle que perçue par les sens. La médiation des sens est décrite tantôt en termes de qualification ou d’altération de l’objet, tantôt en termes de « falsification » ; d’où le problème authentiquement sceptique que constitue l’impossibilité de privilégier l’une ou l’autre représentation, voire de distinguer entre des qualités réputées « normales » et d’autres qui ne le sont pas. Une comparaison avec le commentaire des Pyrrhonianae Hypotyposes proposé par Henri Estienne permet de saisir la dépendance de Montaigne à l’égard des sources grecques et de la philologie renaissante.The disappearance of the technical notion of species in Montaignes’s Essays is characteristic of the transformation that took place around the beginning of the trial of knowledge. The theory of the species is then replaced by a doctrine of the appearance as “fantasy”. The problem, which is epistemological, takes its source in the debate opposing Stoics, Neo-academicians and Pyrrhonists on the topic of the truth value of representation. The conclusive passages in the Apology enable us to grasp the neo-pyrrhonian problematic in all its complexity. In it, Montaigne focuses on the difference between appearance and reality, or appearance and essence, by opposing — as Sextus did — the “nature”, in itself inaccessible, to the quality as we perceive it through our senses. The role of the senses in this process is described either as a qualification or alteration of the object, or as a “falsification” of it, which entails the classical sceptical problem of the difficulty to choose between one representation or another — and to discriminate between the qualities that are “normal” and those that are not. A comparison with Henri Estienne’s commentary to the Pyrrhonianae Hypotyposes finally sheds some light on Montaigne’s dependence toward Greek sources and Renaissance philology