INTRODUCTION
"Why attempt to analyse and class such a play ?"
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Pour certains, le théâtre d\u27Oscar Wilde est daté, dépassé. Ses intérieurs luxueux et ses costumes fin de siècle sont trop différents de la réalité contemporaine, ses personnages oisifs seulement occupés à faire de belles phrases sont certes distrayants, mais ne nous font pas réfléchir. Si nous reprenons la dichotomie habituelle entre théâtre privé, commercial, conservateur et divertissant, et théâtre engagé, avant-gardiste, dont la nouveauté même exige des subventions de l\u27État car il n\u27est pas rentable, les pièces d\u27Oscar Wilde semblent appartenir à la première catégorie. D\u27ailleurs, elles sont une valeur sûre, et emplissent les théâtres du monde entier. Mais ce succès, qui ne se dément pas depuis plus d\u27un siècle, n\u27est-il pas le signe que Wilde est plus que cela ? S\u27il ne s\u27agissait que de nostalgie d\u27un temps révolu, comment pourrait-on expliquer toutes ces adaptations, ces réécritures, ces échos et ces clins d\u27oeil par des auteurs contemporains qui ne se contentent pas de rendre hommage au maître incontesté du bon mot, mais qui continuent de penser que son style et les thèmes qu\u27il a choisi d\u27illustrer, son message politique, sont bien loin d\u27être conventionnels et conservateurs ?
On connaît surtout de Wilde son parcours brillant en société et sa chute tragique, détruit par la société qui l\u27avait adulé, mais qui s\u27était aussi moquée de lui. Wilde croyait en ses idéaux, au point d\u27accepter de mourir pour eux. Il fait partie de ces écrivains qui ont choisi de s\u27adresser aux classes dirigeantes, au sein des théâtres qu\u27elles fréquentent, selon les codes auxquels elles sont habituées, pour mieux diffuser un message qui, loin d\u27être consensuel, était véritablement subversif. La comédie de salon est ainsi un véritable cheval de Troie, au sein duquel Wilde cacha habilement une remise en question profonde de toutes les valeurs sur lesquelles était fondée la société victorienne : la famille, les rôles de l\u27homme et de la femme, leur identité sexuelle, la hiérarchie entre petits et grands, pauvres et riches, travailleurs et oisifs. Mais cette remise en question ne se limitait pas aux thèmes de ses pièces. Leur forme elle-même fonctionnait sur le même principe sous le masque de la comédie de moeurs, The Importance of Being Earnest (nous utiliserons l\u27abréviation Earnest dans le reste de cet ouvrage), la dernière comédie de Wilde et sans conteste la plus aboutie, dissimule de très nombreuses innovations. Ainsi, le critique William Archer écrivit, quelques jours après la première de la pièce :
Mr. Pater [...] has an essay on the tendency of all art to verge towards, and merge in, the absolute art - music. He might have found an example in The Importance of Being Earnest, which imitates nothing, represents nothing, means nothing, is nothing, except a sort of rondo capriccioso, in which the artist\u27s fingers run with crisp irresponsibility up and down the keyboard of life. (97)
Art absolu, art musical, art absurde ? Ou bien au contraire art du langage, du bon mot, du mot juste ? Art bourgeois, art mondain ? Ou bien art engagé, sur le plan de la morale et de la politique, art subversif ? Art pour l\u27art ? Art pour rien ou bien art pour les autres ? Earnest est aujourd\u27hui la pièce en anglais la plus jouée dans le monde derrière les pièces de Shakespeare, et a fait l\u27objet d\u27une immense variété de mises en scène. Ne serait-ce justement pas cette adaptabilité à l\u27infini qui fait la puissance de cette oeuvre, qui en fait un chef-d\u27oeuvre ? Nous proposons dans cet ouvrage un cheminement le long de ces lignes de force qui ont toutes la même origine, sous la plume d\u27Oscar Wilde, mais qui conduisent dans des directions parfois diamétralement opposées. Loin d\u27épuiser les potentialités de l\u27oeuvre cependant, nous désirons engager une réflexion ouverte sur les raisons d\u27un tel succès, et sur la place de Wilde dans l\u27histoire du théâtre britannique moderne et contemporain